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Editorial permanent

Il est 3h10, cet après-midi, et je viens de décider de faire un site sur le cinéma, poussé par l'exemple de Christian Leciagueçahar et son Coin du Cinéphage, aussi parce que nous devons toujours faire retour sur les films, qui nous glissent entre les doigts, y compris depuis que nous pouvons les stocker.
Une ligne éditoriale à la thématique clairement cernée s'exprimera en trois idées inébranlables dont il sera impossible de dévier sans s'exposer au couperet du Comité : "Ici, nous parlons de cinéma, de cuisine indienne et peut-être un peu aussi de jardinage, mais exceptionnellement, alors". Les films et gens de cinéma cités n'auront donc pas besoin d'être forcément authentiques, il suffira qu'ils soient cinématographiques, savoureux et bien sûr printaniers. Martin Brady. (naissance du site : 15/06/05)


01/02/10: Plus fort, le son! L'Etoile Cachée, de Ritwik Ghatak (1960):

Premier plan du film

L'Etoile Cachée: le premier plan

Si vous n'aimez pas les dévoilements de l'intrigue avant d'avoir vu un film, la lecture de cet article pourrait vous gêner, même si l'identité d'aucun criminel inconnu n'est à dévoiler dans ce film. L'exposition des trouvailles de style au niveau de la bande-son, pourraient aussi frustrer certains, mais dans ce cas, il est facile de ne pas déclencher la lecture des extraits sonores, car contrairement à l'habitude barbare répandue ailleurs, ici, aucun son ni vidéo ne se met en route sans que le visiteur ne l'ait décidé! Bonne lecture, avant ou après la vision de L'Etoile Cachée.

C'est un mélodrame, de ceux qui finissent mal, un mélodrame à deux détails près. Une famille pauvre vit près de Calcutta (Bengale occidental).

La grande fille, Nita, est la seule source de revenus de la famille.

La fille cadette, Gita, se complaît dans le narcissisme tout en entreprenant de séduire l'amoureux de sa soeur.

Le père a perdu son emploi de professeur suite à une mauvaise chute et il glisse doucement dans la folie.

La mère, lucide mais affolée par la dramatique situation familiale, se réfugie dans l'hystérie ménagère ou au minimum, dans une agitation permanente.

Le grand fils, Shankar, pratique le chant et le sitar en projetant vainement de devenir un grand artiste. Il exploite sa soeur comme les autres mais il la fait rire et ils passent de longs moments ensemble.

Le fils cadet, Montu, gagne sa vie dans une usine mais est hospitalisé suite à un accident de travail.

Bref, ça baigne.


Nita, aux premières atteintes de sa maladie

Fondu-enchaîné: la fille aînée, Nita, ressent les premières atteintes de la maladie (Supriya Choudhury).

Nita a dû abandonner ses études pour travailler à plein temps, suite à l'accident de son père. Elle a espéré longtemps épouser un étudiant, Sanat, dont l'intérêt qu'il éprouve pour Nita se déplace vers la soeur de celle-ci, Gita, qui, oisive, dispose de tout son temps pour séduire le beau brun perdu dans ses problèmes (il aimerait devenir chercheur mais la nécessité le pousse à prendre un emploi ennuyeux): en effet, Gita a surpris une confidence de Nita à Shankar dans laquelle elle a appris avec plaisir que sa grande soeur veut attendre pour se marier que son frère ait réussi dans son projet artistique, ce qui arrange bien le projet de soufflage d'amoureux de la petite garce.

Nita veut donc se marier avec un homme, mais facilite naïvement le mariage de sa soeur avec celui-ci.

Elle veut faire des études mais les abandonne pour assurer la survie des autres ou intervenir pour acheter sang et médicaments pour soigner le jeune frère Montu, hospitalisé.


La fille cadette, le père

Gita, la fille cadette, et le père (Gita Ghatak et Bijon Bhattacharya).

Il manquait quelquechose au malheur de Nita: elle attrape la tuberculose et doit s'éloigner de la famille, ça tombe bien, Sanat et Gita ont eu un bébé et la chambre de Nita sera libre pour celui-ci, Gita revenant s'installer dans la famille. Nita quitte les siens alors que les choses vont mieux pour eux: Montu retrouve son travail à l'usine avec une prime de compensation pour son accident et Shankar revient de Bombay enfin célèbre et riche.

Shankar installe sa soeur dans un sanatorium. Lorsqu'il revient au village sans doute après la mort de Nita, le boutiquier Banshi, qui n'a cessé de harceler les gens de la famille à cause de l'argent qu'ils lui devaient, lui demande "Mais qu'est devenu votre soeur? Tout le monde l'a oubliée, par ici." C'est l'un des deux détails mentionnés plus haut: dans le cadre habituel du mélodrame, les gens du voisinage ou au moins les membres de la famille, auraient dû se souvenir de Nita et lui rendre hommage.

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Frère et soeur

Shankar et Nita: dernière rencontre au sanatorium (Anil Chatterjee et Supriya Choudhury).

Un personnage secondaire frappant est celui de ce boutiquier, usurier de la famille qui aurait été vu comme antipathique dans un film plus conventionnel. C'est lui qui fait comprendre à Shankar combien la famille exploite Nita: il la compare à Sindbad le Marin car c'est elle qui rapporte l'argent comme le fameux marin revenait chargé d'or de chacun de ses voyages: "elle porte toute la famille et mourra sous le fardeau".

D'autre part, des notations troublent la belle eau du mélodrame: atteinte par la maladie, Nita la tient cachée à sa famille et s'enferme dans son malheur comme dans une tour d'ivoire. Elle repousse sa mère lorsque celle-ci vient s'inquiéter de sa santé, pleine de rancoeur vis à vis de celle-ci qui voyait d'un mauvais oeil sa liaison avec Sanat.

L'impression générale est que Nita se complaît dans un rôle de victime. En effet, le propos de Ghatak n'est pas l'exaltation de ce personnage, mais de signaler un poids social qui veut que le chômage et les difficultés matérielles interdisent aux membres d'une famille d'évoluer socialement: le maintien d'une famille nécessite le sacrifice de certains de ses membres au profit des autres. Ceci rappele le récit social de Jack London, dans laquelle il explique qu'en tant qu'aîné, il était désigné pour gagner sa vie dans une usine où il détruisait sa santé, pour permettre à son frère cadet de faire les études auxquelles lui avait dû renoncer.


Nita triste puis joyeuse

Deux attitudes de Nita... Choquée après avoir surpris sa soeur chez Sanat, puis, atteinte par la tuberculose, elle oublie sa maladie: une crise euphorique la saisit à l'occasion d'un orage.

Pour justifier le titre de cet article, précisons que la bande-son avait été jugée remarquable à la découverte du film, et effectivement, Ghatak se permet une liberté totale à ce sujet. Il fournit celle-ci avec soit de la musique d'accompagnement, soit de la musique jouée ou chantée par Shankar ou d'autres musiciens jouant dans la cour de la maison, mais là où ça touche au génie, c'est qu'en se foutant complètement d'un quelconque réalisme sonore, Ghatak utilise carrément des bruits concrets produits par les actions des personnages comme s'il s'agissait de musique, en modifiant le volume sonore sans justification réaliste.

Un bon exemple est le bruit de grésillement de la cuisson du riz lors de la scène où la mère qui se trouve dans la cour de l'immeuble se met à cuire ce riz dans une marmite en épiant avec inquiétude la discussion entre Nita et Sanat dans la chambre de celle-là, ce qui signale une attirance mutuelle entre les deux jeunes gens, et qui la contrarie. Vue ensuite cinq ou six mètres plus loin depuis l'intérieur de la chambre, l'intrusion de la mère indiscrète vis à vis des deux amoureux est soulignée par le maintien du volume sonore de la cuisson du riz, qui eût dû baisser notablement étant donné l'éloignement soudain de la marmite par rapport au spectateur, mais voyez plutôt le très court extrait vidéo ci-dessous:


Le bruit de la cuisson du riz.

Un autre exemple est la scène de rupture entre Nita et Sanat: je propose d'écouter d'abord uniquement le son de cette scène:

S'il ne comprend pas le langage bengali et donc les paroles échangées par Nita et Sanat, l'auditeur apprend au moins par les chants d'oiseau que la scène pourrait se passer en extérieur, il sait qu'un train passe en s'annonçant par un chuintement et un violent coup de sifflet, il entend juste à la suite une sorte de roulement vibrant métallique, et plus tard ce qui ressemble à des coups de fouet.

Je propose d'apprécier maintenant image et son ensemble (si on y réfléchit bien, c'est plutôt de cette façon que le cinéaste entend que l'on découvre son film):


Sifflet de train, Pic du Bengale, coups de fouet...

Vu normalement, avec les images prévues par le cinéaste, l'extrait pose d'autres questions: il est toujours aussi curieux que les premiers bruits de train perçus par l'auditeur soient cette sorte de chuintement et son sifflet et non d'abord ceux de la machinerie de la locomotive à vapeur, ni le bruit des roues sur les rails qui annoncent en général l'arrivée d'un train, surtout que ce sifflet est très bruyant, comme si le train était d'un seul coup tout proche. Or, ce train si bruyant est encore très éloigné des deux personnages et c'est en-dehors de tout souci réaliste, encore une fois, que le niveau sonore du bruit qu'il produit se trouve si élevé: une ellipse avec fondu-enchaîné nous montre en effet les deux personnages assis dans l'herbe au moins une centaine de mètres plus loin et disons donc quelques deux minutes plus tard, et c'est seulement à ce moment que le train apparaît à nos yeux bien en arrière-plan, et précisons que le bruit ferroviaire a été continuel y compris pendant le temps suggéré par le fondu-enchaîné, d'où il ne saurait donc s'agir d'un deuxième train suivant le premier, resté invisible, de très près!

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Ce ne sera pas la première fois que l'art se sera foutu du réalisme.

Les images ne m'ont toujours pas permis d'identifier le bruit de claquement répétitif et métallique qui suit le train, mais je pense à un cri d'oiseau manipulé, peut-être le "crépitement aigu" du Pic du Bengale (Dinopium benghalens, comme me l'a appris le site associatif de passionnés d'ornithologie "Oiseaux.net")?

Je note aussi qu'une petite phrase de Nita, qui sonne comme suicidaire et est chuchotée au point que Sanat ne peut pas l'entendre: "Je suis éloignée de tout" (dans les sous-titres anglais: "I'm removed from it all") est dite dans le silence total, je veux dire en l'absence de tout autre bruit dans la piste son, ce qui bien sûr, n'est pas plus réaliste que le sifflet du train...

Enfin, les images me confirment que les coups de fouet qui accompagnent la séparation des deux ex-amoureux sont une musique d'accompagnement, que le fouet est utilisé là comme un instrument de musique (et non pas utilisé par un troisième personnage pour forcer violemment les deux premiers à se séparer, c'est malin, petit futé, va...).

Tout à fait par ailleurs, au cours du film, la même liberté de style s'exerce sur le choix de l'éclairage: il ne paraît pas aberrant à Ghatak de briser l'unité des éclairages à l'intérieur d'une même scène, et particulièrement, certains contre-jours seraient jugés malvenus ou certains plans surexposés par rapport à des habitudes moins artisanales, pourtant un "surplus" de lumière sur le fascinant visage de la mère sublime celui-ci. Un contre-jour, "rattrapé" par une grande ouverture sur le visage de Montu complètement défait après son accident à l'usine accentue l'impression d'abattement psychologique de celui-ci ("surexpositions": quatre photos ci-dessous).


La mère, le fils cadet

La mère et Montu, le fils cadet (Gita De et Dwiju Bhawal).


Une inconnue, camarade de Nita

Légers contre-jour et surexposition pour l'inconnue vue trois fois dans le film: camarade de cours de Nita, elle lui ressemble. La première fois, elle rencontre Nita dans la rue et lui demande pourquoi elle ne vient plus aux cours, Nita lui répond qu'elle a dû abandonner ses études. La deuxième et juste après, elle est rattrapée par Shankar qui l'appele pour lui emprunter de l'argent car il la confond avec Nita. La troisième fois à la fin du film (ci-dessus), Shankar de retour du sanatorium, la voit passer près de lui et la regarde, intimidé par sa ressemblance avec Nita (actrice non identifiée).


Le fils aîné

Surexposition? C'est une question de point de vue. Ce dernier plan du film montre Shankar rencontrer le regard de l'inconnue (photo précédente) alors qu'il revient du sanatorium. Sans doute, la photo très blanche est le maximum de ce que s'autorisa Ritwik Ghatak dans l'exaltation ou la dramatisation des personnages, dont il me semble que c'est une question de morale pour lui, de se refuser à les montrer au-dessus des autres. Si c'était le cas, sa préoccupation politique et sociale quant à son témoignage sur les conséquences pour une famille pauvre, de l'évènement de la partition du Bengale, ne vaudrait absolument plus rien.

Voici un dernier extrait vidéo qui montre Shankar découvrant la maladie de sa soeur, alors qu'il revient vers les siens, riche et célèbre: il commence par plaisanter avec elle, croyant qu'elle dissimule une lettre d'amour alors qu'il s'agit de son mouchoir ensanglanté (rappel d'une scène du début où elle lui dissimulait timidement une lettre de Sanat). Nita atteint le maximum de révolte contre son sort alors qu'elle dit, parlant de sa famille: "Vous vous êtes tous bien fait votre niche!":

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Un petit bout de révolte.


Et pour finir, son et musique! Voici trois extraits audio principalement musicaux, magnifiques à condition d'aimer la musique indienne.

Ici, au tout début du film, la musique du générique est enchaînée par les exercices de chant de Shankar soutenu par une musique d'accompagnement comme dans ses autres interventions:

Ci-après, le retour de Shankar, enfin riche et célèbre, chantant sur le chemin du retour. Les conversations qui interviennent ensuite naissent des félicitations des voisins. Shankar prend plaisir à annoncer en présence du boutiquier Banshi, qui lui faisait la leçon sur son oisiveté et les dettes de la famille, qu'il n'accepte pas de concert "à moins de 1200":

Pour clore, un dernier extrait des cinq dernières minutes du film: Shankar rend visite à Nita au sanatorium, à la montagne où elle disait depuis longtemps qu'elle désirait vivre. Shankar tente de la distraire, Nita hurle qu'elle aurait voulu vivre, nous réentendons les cris que j'attribue avec peu de certitude à un Pic du Bengale (cet oiseau vivrait-il aussi bien dans la plaine que dans la montagne?). Shankar rentre chez lui, sans que nous sachions si Nita est morte (deuxième détail qui fait l'entorse au mélodrame traditionnel qui se doit d'exalter soit la mort, soit la guérison d'une maladie mortelle), le boutiquier Banshi lui dit que "Plus personne ne se souvient de Nita" et qu'il le regrette , Shankar aperçoit pour la deuxième fois l'inconnue qu'il avait une fois déjà confondue avec sa soeur (il ne sait pas qu'il s'agit d'une camarade d'études de celle-ci), fondu au noir pour la fin du film:

Dans le rôle de Shankar, Anil Chatterjee est royal. Cet acteur génial joue l'artiste paumé forcé à un quémandage auquel il se plie avec une souplesse d'expression dans laquelle il arrive à mélanger l'enfance et la noblesse. Ses discussions avec le boutiquier Banshi (joué par Gyanesh Mukherjee) qui le rudoie en lui reprochant de ne pas travailler, sont étonnantes. Souvent, embarrassé, il pose ses mains sur ses larges joues, comme pour mieux s'excuser d'avoir dû demander une faveur de plus, il retrouve le geste dans les circonstances tragiques dans lesquelles il annonce à la famille la maladie de Nita. Lorsqu'il revient de Bombay riche et célèbre, il garde la même attitude, et s'autorise en souriant à impressionner Banshi en en rajoutant sur le montant de ses cachets. Chaterjee était une vedette en Inde, où il a tourné quatre-vingt-dix films, dont La Grande Ville, de Satiajit Ray. Il est mort en 96.

Il est possible, pour qui est aussi ignorant que moi à ce sujet, d'aborder timidement le vaste sujet du Bengale par le site de l'association "Petite Terre".

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Orage et pluie

L'Etoile Cachée, de Ritwik Ghatak: orage et pluie.

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